En Syrie, une bibliothèque de textes islamistes cachée sous Assad sort de l'ombre
Après avoir vécu plus d'une décennie dans un camp de réfugiés, Mustafa Khaled Alwan a enfin pu abattre le faux mur qu'il avait érigé chez lui en Syrie pour cacher ses ouvrages islamistes des forces de Bachar al-Assad.
En rentrant chez lui à Homs, dans le centre de la Syrie, après 15 ans d'absence, ce sympathisant des Frères musulmans a retrouvé ses centaines de livres intacts.
Parmi eux, des oeuvres censurées de l'Egyptien Hassan al-Banna, fondateur du courant sunnite islamiste, et Sayyed Qotb, un de leurs principaux théoriciens et inspirateur de leur mouvance radicale.
"Cette bibliothèque m'est très chère, je l'ai constituée petit à petit", confie à l'AFP l'homme de 72 ans, qui détient aussi des recueils de poèmes, des ouvrages scientifiques et d'enseignement islamique.
La branche syrienne des Frères musulmans comptait parmi les principaux opposants au père de Bachar al-Assad, Hafez, qui l'a réprimée dans le sang.
En 1982, ses forces avaient écrasé une insurrection du mouvement dans la ville de Hama (centre), faisant entre 10.000 et 40.000 morts selon les différentes sources.
Pour Mustafa Khaled Alwan, ce massacre a été "un tournant décisif pour tous les Syriens". "J'étais bouleversé", se souvient-il, racontant sa "peur".
- "Peur et espoir" -
Malgré les risques, il n'a pas renoncé à rassembler ces livres.
Mais lorsque des manifestations contre le pouvoir ont éclaté à travers le pays en 2011, il a craint que son soutien au soulèvement ne mette sa bibliothèque en danger.
Homs, où les factions opposées au gouvernement ont pris les armes pour la première fois, était alors considérée comme la "capitale de la révolution", et les forces de Bachar al-Assad y ont mené une violente répression.
Fin 2011, Mustafa Khaled Alwan a transféré ses ouvrages dans un logement qu'il venait d'acquérir pour son fils, avant de devoir quitter la ville à cause du siège.
"Personne ne savait que je possédais cette maison", explique-t-il.
"Des partisans de la révolution sont venus m'aider, et nous avons construit un mur" pour dissimuler la bibliothèque.
Après la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, Mustafa Khaled Alwan est rentré à Homs, où il a découvert son domicile gravement endommagé.
Pendant son absence, le quartier de Bayada, où sont situées sa maison et celle de son fils, a été lourdement bombardé.
Porté par un "mélange de peur et d'espoir", le septuagénaire a démoli le mur et retrouvé "plus de 90% (de sa collection) intacte", avant de la ramener chez lui.
Les nouvelles autorités islamistes, dont le président Ahmed al-Chareh est lui-même un ancien jihadiste, font face à la délicate tâche de tenter de réunifier ce pays divisé.
Depuis leur arrivée au pouvoir, de nombreux ouvrages bannis pendant l'ère Assad sont désormais vendus librement dans les librairies. Certains relatent la torture dans les prisons syriennes ou portent sur la théologie islamique radicale.
Homs reste profondément marquée par plus d'une décennie de guerre. Ville connue par sa diversité religieuse, elle a été le théâtre d'importantes violences confessionnelles pendant le conflit et de plusieurs vagues d'attaques contre la communauté alaouite depuis la chute d'Assad.
Mais pour Mustafa Khaled Alwan et beaucoup d'autres, ne plus être menacé pour ses opinions est déjà un soulagement.
"Le plus beau moment de ma vie a été de découvrir que la bibliothèque était en excellent état", relate-t-il.
"Nous espérons que le (nouveau) gouvernement sera à la hauteur de ses responsabilités concernant les sacrifices faits en Syrie".
C.Keone--HStB